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Les mots de Natacha.com

Les mots de Natacha.com

Des mots, des murmures, des cris, des silences, des aveux. Des mots qui claquent, se taisent dans un sourire. Poésie, slam, chanson, prose et haïkus...

Publié par Natacha Karl
Publié dans : #nouvelle, #Russie, #famille, #deuil, #mort, #amour, #photos nk, #littérature jeunesse
Mamouchka

 

 Pourquoi ?

-prologue-

 

J’écris pour vous Irina Nicolaïevna et Mitrophan Tikhonovitch Volgine. Vous n’avez pas eu le temps de me connaître et moi , je sais si peu de choses de vous. Quelques bribes de votre histoire, quelques photos jaunies. Vous étiez russes. Voilà ce qui compte pour moi : « russes «blancs ». Pourquoi blanc, comme le clown ?

Je n'ai pas compris dès le début de mon enfance ce que cela signifiait. Je savais juste que ce n’était pas « rouge » comme le drapeau ni l’armée de ce pays aux lettres étranges : un drapeau, un pays, une armée rouges, une longue expression mystérieuse « union des républiques socialistes soviétiques », une Sainte Russie devenue URSS /CCCP. Je me suis fait une promesse : moi, j’irai là-bas, je parlerai dans la langue de votre pays même si entre-temps il a changé de nom, j’irai pour vous, moi Anna, pour vous qui n’y êtes jamais retournés.

De la Russie, il me reste ma bien-aimée grand-mère : Lioudmilla Mitrophanovna Volgine, épouse Patxi, dite Lila par ses amis, et Mamouchka par sa famille. De votre Russie, il me reste ce prénom, Anna, comme cette grande héroïne Anna Karénine. J’ai quinze ans et je me plonge dans ces immenses romans où je vous cherche. Vais-je y trouver un jeune homme appelé Mitrophan, ou un héros du nom de Volgine ou au mien Lochadine. Je ne sais pas pourquoi mais je vous cherche. J’ai trouvé des Mitrophan et des Tikhon dans « Le Don Paisible » de Cholokov.  Je vous cherche partout, mes ancêtres ; la nostalgie coule dans mes veines avec le sang slave de mon père Pierre Lochadine et le sang russe de mes ascendants maternels. (Il paraît quand même que j’ai un sacré carafon que je tiendrais de mon grand-père basque dont je n’ai pas de souvenirs directs . Lui a pu me faire sauter sur ses genoux et m’enseigner des chants basques. Il paraît que j’ai son rire, ses bruyants éternuements et son épi sur le côté). Et de toi Mamouchka, qu’est-ce que j’ai gardé ?


 

1. La solitude de Mamouchka

 

Mamouchka – c’est ainsi que maman et moi appelons sa mère- ne mangeait plus dans sa maison. Juste du chocolat chaud le soir en compagnie de sa poupée, Ivania, assise sur une petite chaise peinte posée en face d’elle au milieu de la table de la cuisine. L’hiver a envahi la tête de Mamouchka dans sa quatre-vingt cinquième année. Ce n’est pas vieux mais toute seule dans sa maison, depuis la mort de son vieux Minouchet écrasé par les nouveaux voisins du bout de sa rue, Mamouchka a perdu son allant.

Sa vue baissait en même temps que son goût de vivre et de manger.

Maman lui faisait les courses tous les quinze jours car nous habitions à près de 300 kilomètres les uns des autres. Peu à peu, maman s’est aperçue qu’il restait de tout d’une fois sur l’autre : la viande intacte dans le congélateur, les yaourts périmés dans le frigo. Comme si Mamouchka ne mangeait plus que des biscuits, du chocolat tendre et ne buvait plus que du lait, alors qu’elle avait toujours été une fine cuisinière n’ayant pas sa pareille pour les blinis, la paska ou encore le koulibiak. Les roses de son jardin pesaient fanées sur leurs tiges alors que Mamouchka avait toujours été une jardinière aux pouces verts, coupant les fleurs fanées, fleurissant sa maison avec les fleurs de son beau jardin.

Tout d’un coup, la maison et le jardin ont perdu de leur gaieté propre et colorée. Quelque chose avait changé. L’ombre gagnait la tête de Mamouchka. Il a bien fallu se rendre à l’évidence. Elle ne pouvait plus vivre seule; ça faisait pourtant quatorze ans qu’elle était veuve, alors…

De sa vie avec Jean Patxi, disparu depuis si longtemps, elle parlait très peu, les larmes perlaient à ses yeux en regardant les photos de leur mariage à l’église russe de Biarritz, selon le rite orthodoxe. Par amour pour sa « Lila », Papi s’était converti à la religion orthodoxe parce qu’elle y tenait beaucoup.

Le pays de Mamouchka a porté de drôles de lettres tout un temps, U.RS.S et le R n’est même pas celui de Russie ! Drôle d’échange : un nom de lieu contre un nom politique ! Que de la politique : plus de géographie historique ? Où est le pays, la terre ? Pour Mamouchka, la terre, c’était important. Tu avais planté des bouleaux, les arbres de ta Sainte Russie, dans le jardin de Donibane.

Maintenant Mamouchka, tu vas quitter ton beau jardin, ta chaleureuse maison. Tu as quatre-vingt cinq ans et moi quinze. Tu vas t’installer dans l’ancienne chambre de Jean-Michel, mon grand frère. Depuis ses 17 ans, il est parti étudier à Paris ; après son bac, il a intégré les classes prépa à Louis le Grand, puis la Sorbonne. Maintenant il est stagiaire chez Gallimard, volant vers son destin d’écrivain ; il ne revient guère nous voir. Il a commencé à écrire ses premiers romans à 10 ans. Aujourd'hui, il est en plein essor…

Tandis que toi, Mamouchka, la douce Lila, tu échoues chez ta fille dans ton destin d’émigrée. Encore une migration : tu quittes les rivages de l’Atlantique pour la campagne toulousaine, les clochers à bulbes de Moscou ou de Biarritz ont fait place au clocher-mur de Lagardelle sur Lèze, une bourgade au sud de Toulouse, ces clochers-murs si caractéristiques du midi toulousain.

Qu’il est loin ton pays Mamouchka ! Et ton rire reviendra-t-il maintenant que tu vas venir vivre chez nous ?

 

2.Petit portrait de Mamouchka

Je ne veux pas que Mamouchka meure. Je ne veux pas qu’elle s’en aille sans avoir retrouvé son rire à fossettes, ses yeux pétillants et plissés au-dessus de ses pommettes rondes comme des petites pommes et rouges comme des framboises. Une vraie Mamouchka-fruit à croquer, confitures à tartiner, une Mamouchka douceur à partager.

Je ne voudrais pas que tu partes sans que nous ayons conversé encore en russe ensemble maintenant que j’ai sérieusement commencé à parfaire mon russe au lycée.

Je ne voudrais pas que tu partes avant que nous ayons joué ensemble au violon des chansons du pays.

Aux cours de russe, j’ai l’impression que les mots me « reviennent » ; ce n’est pas comme si je découvrais les mots inconnus, plutôt comme s’ils me revenaient comme un boomerang lancé en Russie qui reviendrait dans notre plaine du sud-ouest de la France, avec son accent russe, son accent tonique, sa musicalité, son parfum de fruits rouges, de bleuets et de bouleaux. Mamouchka, tu tiendras, dis ?

Ma belle Mamouchka : tu as des cheveux longs et blancs que tu ramènes en une longue tresse qui fait le tour de ton visage. Tes yeux sont clairs : bleu-vert comme les miens, mais quand tu étais jeune tes cheveux étaient châtain doré comme ceux de maman tandis que les miens sont blond cendré comme ceux des Lochadine, ma famille paternelle.

Tu es plutôt petite, fragile ; tu as toujours été la plus fragile de ta famille. Tu es née en janvier 1920, c’est peu après ta naissance que tes parents et tes deux sœurs aînées ont décidé de quitter leur mère-patrie, ce qui fait que tu n’auras connu de ta Russie natale que les quelques photographies rapportées de là-bas et surtout la mémoire de tes parents et de tes sœurs. La langue russe, l’orthodoxie, la communauté russe réfugiée à Biarritz, la vie des immigrés. Ton père avait choisi Biarritz par hasard avec un ami qui connaissait déjà la côte basque pour y être venu au temps de la Grande et Sainte Russie. Biarritz avec ses côtes sauvages, ses plages superbes et son côté suranné offrait un bel écrin aux Russes en exil ; et les forêts des Landes toutes proches leur rappelaient un peu leurs forêts russes, sans les isbas mais avec l'océan.

La mer est douce aux exilés, elle est l’ailleurs, le voyage, le départ toujours possible, l’éternel recommencement, le rêve, l’évasion. Mamouchka a aimé la mer, l'océan. Elle y a rencontré Jean Patxi, un pur Basque, rieur, joyeux et fort. Il l’a enlevée de sa nostalgie, s’est fait orthodoxe pour elle. Après leur mariqge, ils ont quitté Biarritz la mélancolique pour Saint-Jean de Luz, le pétillant port de pêche. Ils se sont installés dans la maison familiale sur les hauteurs, où Mamouchka a pu donner toute la mesure de ses talents de jardinière, aussi bien horticultrice que potagère.

Pendant la guerre de 39 /45, Mamouchka a tremblé, surtout parce que son terrible mari s’est engagé comme passeur et a pris le maquis. Dans la joie de la fin de la guerre, fut conçu mon oncle Dimitri puis cinq ans plus tard ma mère Sonia. Cependant, Mamouchka a vu partir ses deux sœurs aînées Ilona et Anna pour l’Amérique juste avant que la guerre ne se déclenche. Les parents de Mamouchka n’ont pas résisté aux privations de la guerre, ajoutées à la tristesse de l’exil et au départ de leurs aînées. Mon arrière grand-père Mitrophan est mort subitement, d’un arrêt de cœur , il n’avait guère plus de soixante ans Quand sa femme Irina a développé un cancer foudroyant, Lila s’est retrouvé seule avec ses émotions.


3. Du côté des Lochadine, de l'Algérie à La France

 

Piotr Ivanovitch Lochadine, Pierre, mon arrière grand-père paternel, venait du Don. Il aimait les chevaux passionnément, à tel point qu’il a quitté le domaine familial de Russie pour aller s’installer de l’autre côté de la Méditerranée, en Algérie pour découvrir les chevaux de l’Atlas et les furies marocaines. La Russie, la Mongolie ne lui suffisaient plus. Il lui fallait l’Afrique. Il est parti vers 1880 et s’est installé en Algérie pour ne plus jamais revenir sur sa terre russe mais cela il ne le savait pas au départ. Le vent de l’Histoire allait mettre son pays à feu et à sang, les Rouges contre les Blancs, un grand rêve de liberté charrié sur un fleuve de sang ; à croire que les êtres humains ne connaissent la délivrance que par le sang et l’eau. Le sang, la sueur et les larmes. Comme la naissance d’un bébé.

L’épopée personnelle de Pierre, même si l’amour des chevaux et l’attrait du désert l’éloignerait de la guerre de son pays natal, n’allait cependant pas l’épargner de la folie guerrière, des soubresauts des fronts de libération ; en effet l’Algérie n’était pas autonome, elle était une colonie. Quel drôle de mot : colonie ! Colonie de fourmis, colonie de vacances. Non, c’était beaucoup plus grave : colonie de peuplement où des êtres humains allaient s’installer, certains pour dominer les premiers habitants certes, mais d’autres au nom de cette liberté que d’autres encore revendiqueraient. A qui appartient la terre ?Le cheval qui galope n’a pas ce souci, les groupes de chevaux semblent vivre en meilleure intelligence que les hommes.

Pierre Lochadine –et justement en russe « lochadè » signifie « cheval- allait s’établir comme on dit. De libre comme un cheval fougueux, il allait épouser une jeune femme blonde venue d’Alsace ; encore une sombre histoire celle-ci : les Alsaciens étaient-ils allemands ou français ? Une question qui a fait couler beaucoup de sang. Pierre a épousé Mathilde Waldburger et donné naissance à mon grand-père Marcel que je n’ai malheureusement pas connu, tué qu’il fut en Algérie pendant une émeute. Il avait eu le temps de voir naître son fils Pierre, prénommé comme feu son grand-père ; mon père, qui peut-être dégoûté par la vue du sang et l’histoire violente de sa propre famille rejoignant l’Histoire du monde, a développé très jeune une vocation pour la médecine. Il est assez doué mon père je dois le reconnaître, il a aussi des compétences en médecine vétérinaire notamment sur les chevaux et les chiens, l’atavisme sans doute.

Mon père, mon arrière grand-mère Mathilde et sa fille Marie ont dû quitter l’Algérie quand il devenait trop dangereux d’être immigré, « blanc » et blond car ce n’était pas le type local et ils ont tout laissé, le domaine, les chevaux, les souvenirs. Pas question de retourner en Russie, fermée comme une huître dans l’eau froide, l’URSS de sinistre mémoire. Alors, ils ont choisi le pays de Mathilde, la France ; de toute façon les Russes d’un certain rang connaissaient tous le français, c’était le cas des Lochadine ; par ailleurs, c’était la langue maternelle de Mathilde et Pierre et Marie étaient bilingues. Des amis de mes grands parents vivaient près de Toulouse. c’est comme ça que Les Lochadine-Waldburger ont à nouveau émigré, pour la terre de France dans la plaine toulousaine. A Toulouse, il y avait une très bonne faculté de médecine où mon père Pierre est entré à 17 ans. Assez doué je dois dire ! Pourtant il n’a pas choisi de spécialisation, chose qui lui était possible intellectuellement. Il a préféré la médecine générale, la médecine de proximité ; tout le monde le connaît et il connaît tout le monde ! Il pratique l’équitation comme je l’ai pratiquée aussi ; c’est d’ailleurs par le cheval qu’il a rencontré ma mère Sonia, passionnée d’équitation, elle avait passé tous ces galops et fait des quantités de concours hippiques dans toute la région du Sud-ouest.

Voilà vous connaissez un peu mon histoire, mes origines et maintenant, je vais pouvoir vous reparler de Mamouchka, ma douce Lila, délicate comme une danseuse, comme un edelweiss et son Basque de mari, solide tel un roc, comment il l’a protégée de toute son âme de marin.

Puisqu’il était mort, j’ai voulu prendre le relais. Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que déjà toute petite, j’ai ressenti que maman devait déjà vivre le deuil de son père puis le départ de mon frère pour Paris. Toujours est-il que Mamouchka et moi avons été très proches depuis toute ma vie et je ne voulais pas qu’elle meure, comme si on pouvait empêcher l’océan de vivre et les vagues de mourir sur le rivage en cascades d’écume.


 

4. Les broderies de Mamouchka


 

Mamouchka était une grande brodeuse. Elle portait toujours des châles fleuris pour protéger son cou délicat, ce qui lui conférait un éclat et une grâce particulière. Elle portait aussi de ces chemises brodées au parfum de l’Est qui sont redevenues tendance aujourd’hui mais qu’elle n’a jamais cessé de porter et de broder elle-même.

Autant qu’elle aimait les fleurs de son joli jardin de Saint- Jean de Luz, autant elle savait les broder, en retrouver les couleurs et les marier avec un goût très sûr. Elle n’avait pas besoin d’avoir vécu en Russie pour être russe jusqu’au bout des doigts et retrouver les gestes ancestraux des brodeuses de l’Est. Elle avait voulu m’apprendre son savoir-faire sur des serviettes d’abord, elle voulait que je brode un service de table entier. Elle aimait bien le linge basque aux rayures colorées de l’héritage Patxi mais elle aimait plus encore ses fines fleurs et leurs entrelacs raffinés.

Mais je n’étais pas douée pour tenir une aiguille ; déjà faire passer le fil dans le chas représentait pour moi une aventure compliquée qui me prenait un bon quart d’heure et avait le don de me crisper les nerfs comme disait mon padri. Je n’avais pas la douce patience de Mamouchka et je préférais la regarder broder et voir naître sous ses doigts des plaines fleuries.

Maintenant que Mamouchka habite chez nous et qu’elle a perdu sa lumière intérieure, j’essaie de me mettre à broder pour l’inciter à s’y remettre. Mais elle laisse vite tomber son tambour de brodeuse et regarde dans le vague à travers la vitre. Que cherche-t-elle ? Revoit-elle ses souvenirs, son mari, ses sœurs lointaines ? Elles ont disparu avec le vent du far-west. Elles n’ont pas fait de vieux os en Amérique ; ce qui fait que nous avons des oncles à la mode américaine mais remariés et nous ne nous sommes jamais rendus dans ce pays qui nous attire peu.

Lila gardait une rancune contre ce pays qui lui avait pris ses sœurs. Elle aurait préféré qu’elles restent en France et c’est seule qu’elle avait affronté la guerre, le décès de leurs parents et vécu leurs absences définitives car elles aussi ont disparu trop tôt, fauchées en pleine jeunesse, l’aînée morte en couches, l’autre de maladie et peut-être aussi du chagrin de ce double exil. Bref, il ne fallait pas parler des Etats-Unis d’Amérique à Mamouchka ; c’était trop douloureux et combien paradoxal car elle, la petite dernière, la plus fragile de la famille Volgine, tout le temps malade enfant, souffrant de somnambulisme et d’insomnies chroniques, eh bien, c’était elle la dernière des Volgine. Il faut dire que Padri la recouvrait d’un long manteau de protection, plein de rires et de force vitale, lui offrant son amour entier de marin lui offrant la maison de famille, une belle maison solide aux volets bleu foncé en bois peint, et des poutres bleues apparentes pour soutenir sa maison natale qu’il avait rebaptisée Lioudmilla , ce qui changeait de tous les noms aux consonances étranges de la langue basque. C’était lui qui avait forgé le nouveau nom de la maison et il l’avait forgé en double : en translittération française et en caractères cyrilliques. Il l’aimait toute entière sa Lila, sa femme russe, courageuse, impétueuse et fragile. Contre vents et marées, il l’avait protégée, il lui rapportait les produits de sa pêche mais il lui apportait aussi, souvent, des bouquets de fleurs qu’il prenait au marché pour voir sourire son aimée, sa douce jardinière.


 

5. Le fauteuil à bascule


 

Mamouchka, pour toi, j’apprends ta langue maternelle, que j’ai entendue depuis toute petite à la maison et surtout chez toi : des phrases commencées en russe et terminées en français et vice versa. Au lycée, j’ai pris russe en troisième langue, j’ai envie de parler avec toi dans ta langue maternelle mais hélas tu parles de moins en moins, même en russe. Pourquoi Mamouchka rentres-tu dans ce silence, toi dont la voix claire résonnait gaiement dans ta maison, dans ton jardin où tu chantais des vieilles comptines de babouchka en t’occupant de tes fleurs ? Pourquoi Mamouchka ce long et dangereux silence ? As-tu désappris de parler pendant tes années de veuvage ? Mais maintenant que tu es parmi nous : pourquoi ?

Dès que je rentre du lycée, je cours vers toi, vers la chambre où tu passes de plus en plus tes journées assise sur un rocking-chair en rotin devant la fenêtre, les yeux vagues . Tu souris en me voyant : « Anouchka ». C’est tout ce que tu me dis maintenant. J’ai surpris une conversation entre mon père et ma mère l’autre jour à la cuisine.

 - Il devient dangereux de la laisser seule, comprends-tu Sonia ? Elle peut se blesser si elle tombe et elle n’aura pas la force de se relever ni d’appeler.

 - On pourrait lui installer un bip d’alerte ?

- Oui mais ça ne suffira pas. En plus, elle ne parle plus qu’en russe maintenant et si peu ; elle ne pourrait pas s’expliquer…

- Alors, qu’est-ce que tu préconises ?

- Ma Sonia, je crois malheureusement qu’on n’a plus trop le choix hélas. Les sœurs qui tiennent la maison de retraite de Lagardelle aurait une chambre pour elle. Elle serait plus en sécurité et nous pourrions la prendre à la maison le week-end…

Là-dessus, maman a éclaté en sanglots et moi je me suis précipitée dans la chambre de Mamouchka et m’asseyant par terre comme une petite fille, j’ai posé ma tête sur ses genoux pendant qu’elle continuait à se balancer doucement sur son rocking-chair et à basculer vers une forme de vie loin de nous, quasi-végétative. Oh pourquoi ? Pourquoi toi déjà ? Une maladie d’Alzheimer qui s’installe si vite déjà. Il n’y a que quelques mois que tu es avec nous et nous avons tellement et en même temps si peu échangé. T’imaginer partir dans une chambre anonyme…

 

 6. Une chambre anonyme

 

Après cette conversation entre mes parents, tout est allé très vite, trop vite ; les religieuses de Lagardelle avaient bien une chambre de libre pour Mamouchka. Maman a accepté l’inéluctable. Son frère, mon oncle Dimitri, d’un de ses lointains voyages d’affaires, a donné son accord. C’est ainsi que Mamouchka a déménagé pour la dernière fois. Maman, avec ses talents de décoratrice lui avait installé sa chambre, retapissée en framboise écrasée, meublée avec ses propres meubles dont son rocking-chair préféré. Elle avait tendu des châles fleuris en guise de tentures . Elle avait posé sur une commode des broderies, des matriochkas et le grand samovar de la famille Volgine. Tout était prêt pour accueillir Mamouchka et qu’elle retrouve un peu de son univers. Il y avait sur une petite table peinte un magnifique poinsettia pour que Mamouchka trouve en arrivant ses couleurs préféres : le rouge et le ver.

Puis est venu le jour de l’installation. Mamouchka ne parlait plus que très peu et en russe uniquement. Je craignais qu’elle ne soit complètement perdue dans cette maison de retraite. Heureusement, j’ai su qu’une aide-soignante, Nastia, était d’origine russe. Mamouchka aurait au moins une interlocutrice là-bas.

Je n’ai pas eu le courage d’assister à son installation là-bas. Je pleurais dans sa chambre désertée de notre maison. On ne savait pas ce qu’il allait advenir de la maison de Saint-Jean de Luz. Aurait-on les moyens de la conserver dans la famille ? Maman attendait le retour de Dimitri, le frère prodigue, pour en décider. Car la maison de retraite coûtait très cher, en plus de la tristesse que cela représentait pour nous de ne pas avoir pu garder Mamouchka avec nous jusqu’au bout. Mais elle laissait le gaz allumé, les robinets ouverts, les portes ouvertes… Il y avait trop de risques, qu’elle tombe dans la maison, qu’elle mette le feu par inadvertance, qu’elle s’en aille et ne sache plus revenir.

C’est à la suite d’une sortie intempestive de Mamouchka de très bon matin que maman s’était rendue à l’évidence. U jour, elle avait trouvé la porte d’entrée grande ouverte. Morte d’inquiétude en voyant cette porte ouverte et la chambre de Mamouchka vide, maman était partie à sa recherche. Elle l'avait découverte transie de froid sur un banc, près de la boulangerie. C’était l’événement de trop. Maman ne pouvait être à la maison tout le temps, elle avait son bureau de graphiste à Toulouse et papa son cabinet de consultation à la Clinique.

La maison de retrait était un pis-aller nécessaire. Heureusement, il y avait un très beau jardin avec des arbres plus que centenaires. Les religieuses nous disaient que Mamouchka allait souvent s’asseoir dehors sur un banc et regarder le jardin. Elle communiquait très peu avec les autres résidents ; de toute façon sa maladie la rendait petit à petit aphasique. Maman allait la voir trois fois par semaine. Mamouchka la reconnaissait encore semblait-il. Moi j’y allais tous les samedis avec notre violon puisque maintenant elle n’en jouait plus. Alors c’est moi qui faisais chanter l’instrument pour elle et jaillir des berceuses de son pays natal. Baïouchki baïou.

Elle écoutait un sourire aux lèvres, mais elle ne disait plus guère que quelques mots trop rares. Je quittais le château – cette maison de retraite était aménagée dans un ancien château - les larmes aux yeux et je me précipitais au centre équestre monter Sarrazin notre cheval et lors de nos chevauchées, j’oubliais un peu ma peine de voir dépérir Mamouchka.


 

7. Des rêves

 

Plus tard quand j’aurai passé mon bac. Je m’ inscrirai en fac de russe pour apprendre le maximum de choses en civilisation et littérature, parfaire mon niveau de langue et j’irai ensuite étudier à Moscou ou Saint-Pétersbourg. J’irai voir le berceau des Volgine et des Lochadine. J’irai comprendre notre histoire à la source et faire ce voyage que Mamouchka n’a jamais pu refaire, ce voyage que mes parents n’ont pas eu le courage de faire encore, je ne sais pas pourquoi.

Seul mon oncle Dimitri est allé partout : sur la Volga, le Don, la Neva, il a fait des croisières. Il a pris l’Orient Express et est allé jusqu’en Sibérie. C’est le voyageur de la famille, un drôle d’oiseau migrateur qui ne s’est jamais marié et qui mène une vie d’homme d’affaire et de journaliste bien mystérieuse. Il a un voilier « L’envol » avec lequel il fait des croisières et des régates en solitaire. C’est un oiseau un peu ours également sur les bords, un drôle de personnage quoi !

Quand il reviendra de son voyage actuel, je lui parlerai de mes projets et peut-être irons nous ensemble en Russie, au moins une fois.

Le mois prochain, il vient nous rendre visite; il revient de Mongolie où il est allé faire un reportage sur les chevaux et il quitte son port d’attache de San Sebastian pour venir nous voir , enfin surtout revoir Mamouchka avant qu’il ne soit trop tard. Pour l’instant nous n’avons que très peu sorti Mamouchka de la maison de retraite pour la conduire chez nous. Les sœurs ne nous l’ont pas conseillé ; en fait, à chaque fois que nous l’avons conduite chez nous, elle est rentrée là-bas perturbée et anxieuse ; elle ne sait plus où elle en est, encore moins que d’habitude. Et quand elle est à la maison, dans la mesure où ce n’est pas la sienne, l’effet positif de sa visite est moindre.

J’attends beaucoup de l’arrivée de Dimitri. J’aime énormément mon oncle malgré ou peut-être pour ses côtés fantasques. Physiquement, c’est un Patxi, il ressemble à son père, physique athlétique de basque, en force brute, mais avec le doux regard de Lila, sa mère.

Que fera-t-elle quand elle le verra ?


 

8. L’anniversaire de Mamouchka

 

La date prévue pour la visite de Dimitri n’a pas été choisie au hasard. Elle correspond à l’anniversaire de Mamouchka. Même Jean-Michel, mon frère, descend de Paris pour l’occasion. Curieuse réunion de famille aux accents funèbres. Dimitri est arrivé avec sa grosse moto de baroudeur. C’est comme ça qu’il aime circuler. Il a pris Jean-Michel à l’aéroport de Blagnac et ils sont arrivés ensemble.

J’ai trouvé Jean-Michel changé, lointain. Sa vie parisienne l’accapare totalement, et il n’a rien vécu avec moi de ses derniers mois depuis le dépérissement de Mamouchka, ma joie qu’elle s’installe chez nous vite ternie par les assauts de cette maladie de l’oubli. La force de Dimitri me rassure cependant :

- Alors Anouchka, à fond dans le russe à ce qu’il paraît?

C’est un petit « oui » que je réponds, lourd de tous les espoirs déçus que je portais dans la communication avec ma grand-mère, au plus près de son âme. Mais son âme s’enfuit par la fenêtre grande ouverte de sa mémoire qui s’efface comme la lune dans le ciel du petit matin.

Oh pourquoi ? Pourquoi déjà ? Je ne me livre pas beaucoup sur tout ça ; je ne veux pas accabler davantage maman et depuis tous ces événements, mon caractère s’est modifié ; moi qui étais tête-en-l’air, je suis devenue grave comme les mélodies slaves que je joue au violon avec une nostalgie poignante au fond de la musique. Mon « oui » est comme une note tenue. On s’est compris. Il me serre fort dans ses bras et me propose de venir avec lui chercher Mamouchka à la maison de retraite.

Tu me montreras le chemin pendant ta maman prépare la maison.

Il a senti nos désarrois à maman et moi; il assume ses rôles de grand-frère et d’oncle.

Nous y allons. Nous sommes au château. Dimitri admire les cèdres du jardin. La directrice nous accueille :

- Elle est prête. Vous pouvez aller chercher votre mère.

Ainsi nous montons le grand escalier qui sent un peu le moisi, cette bâtisse est ancienne, peu aérée. Elles ne peuvent pas tout faire. Il manque toujours du personnel dans ce genre d’endroit, même s’ils se multiplient. La société n’est plus vraiment prête à accueillir toutes ces vieilles personnes dont le corps tient mieux qu’auparavant mais dont la tête est malade. La tête s’en va dans un corps qui vieillit mais pour lequel la médecine trouve des palliatifs, mais les maladies de la mémoire et de la tête sont-elles nouvelles ou existaient-elles déjà avant mais apparaissent-elles davantage depuis que le seuil de mortalité recule ? Vaste question que je pose à papa qui, bien que médecin, n’a pas la réponse. Il y a beaucoup de facteurs en jeu : l’évolution des modes de vie, l’histoire personnelle, le patrimoine génétique etc … Difficile de tout mesurer, de tout prendre en compte et on n’a peut-être pas assez de recul.

Mais Mamouchka ! Ses joues se sont creusées, elle a perdu ses pommettes rosées, elle mange de moins en moins, même surveillée ici. Elle ne fait plus marcher l’ancestral samovar qui prend la poussière dans sa petite chambre framboise. Dimitri tâche de conserver une gaieté de façade. Il l’interpelle en russe.

Ma petite Mamouchka. Alors tu as migré ? Comment vas-tu ?

Elle répond juste à côté de la question :

- Dimitri mon grand. Où sommes-nous ?

Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas entendue prononcer une phrase aussi longue. Dimitri lui répond :

- Eh bien nous sommes à Lagardelle tout près de chez Sonia et Pierre. Je t’emmène passer le week-end en famille. Viens, je prends tes affaires.

Il attrape un sac de voyage et y glisse une robe, des chaussons, des châles, une chemise de nuit et une robe de chambre, une trousse de toilette déjà préparée par l’aide-soignante. La directrice nous a donné le pilulier de Mamouchka : parce qu’elle en avale des pilules, à quoi bon ? Mamouchka s’absente déjà mentalement, elle sourit, elle se laisse emmitoufler dans un châle. Nous partons. Elle n’a pas fait attention à ma présence. Mon cœur saigne. Je vois son esprit s’envoler de plus en plus vite. La présence de Dimitri qu’elle a perçue a occulté tout le reste, et déjà elle est repartie dans son ailleurs où nous ne pouvons plus nous entendre. Nous l’installons dans la voiture de papa à l’avant, je m’assieds à l’arrière.

Dimitri essaie d’avoir une conversation, mais c’est un peu comme parler à quelqu’un qui est dans le coma. On parle pour maintenir un lien ténu mais on ne sait pas ce que l’autre perçoit.

Nous arrivons à la maison. Les jasmins d’hiver sont tout en fleurs, c’est accueillant. Mamouchka va dormir dans la chambre de Jean-Michel que nous avions réaménagée pour elle. Dimitri et Jean-Michel se partageront la chambre d’amis qui comporte des lits jumeaux qu’on peut resserrer ou écarter selon qu’on est en couple ou non.

Mamouchka paraît perdue à la maison. Sonia et Dimitri l’installent dans sa chambre en attendant le moment de passer à table. Maman a préparé une vatrouchka, le dessert préféré de Mamouchka. En mangera-t-elle ? Maman a préparé le repas : zakouski, pirojki, puis en plat principal du koulibiak de saumon avec une salade de betteraves. Enfin au dessert des framboises et la vatrouchka. Le tout servi avec du thé bien chaud. Mamouchka picore.

Nous parlons. Elle se tait. Jean-Michel a l’air bouleversé : ça y est, il atterrit. Il se rend enfin compte de ce que nous vivons, mais je pense, amère, qu’il est en train de prendre mentalement des notes pour un prochain livre. Il a acquis depuis ses études un détachement pour la vie de famille qui confine au cynisme à ce qu’il me semble du moins. Mais peut-être est-ce moi qui suis trop impliquée, trop entière ? Je ne sais pas.

Devant le dessert, les bougies, le regard de Mamouchka s’illumine soudain :

- Oh un anniversaire !

- Oui! le tien Mamouchka! s’empresse de répondre Dimitri, décidément le plus fort face à cette situation dramatique.

- Ah… le mien… où suis-je ? Et où est Jean ?

Alors là c’est l’apothéose, si elle réclame son mari disparu depuis tant d’années ! Le temps s’est disloqué comme une montre molle d’un tableau de Dali. L’espace-temps a basculé dans le vide d’une mémoire qui s’efface. Je quitte la table précipitamment pour ne pas éclater en sanglots devant tout le monde. C’est papa qui vient me rejoindre près du cerisier, dans le jardin où je me suis réfugiée pour pleurer.

- Mon Anna, ma petite… Viens! va, elle perçoit ta présence tu sais; même si elle est déphasée. Reviens avec nous tous. Tu te sentiras moins seule. On vit cela  tous ensemble.

- C’est trop dur, dis-je dans une hoquet.

- Je sais mon Anouchka, mais viens…

Je sèche mes larmes. Je reviens. Je souris à Mamouchka même si elle ne me voit plus vraiment. Pour moi, elle est encore là; je ne veux pas qu’elle disparaisse totalement. Mais la fin de la communication précède d’autres oublis… et d’autres soucis de santé qui vont suivre et aller en s’aggravant. Je n’arrive pas à me raisonner.

Je demande à Dimitri de m’accompagner à moto au centre équestre pour qu’il voie Sarrazin et que je monte. Ce contact avec Sarrazin me réconforte énormément en ce moment. Dimitri le comprend. Il m’accompagne. Juste avant je vais poser un bisou sur le front de Mamouchka qui va se reposer pour une sieste.



 

 

9. L’adieu

 

Finalement au centre équestre, Dimitri ne s’est pas contenté de me regarder. Il a sellé Jolly une belle jument alezane et nous sommes partis ensemble en promenade loin de la tristesse de cet anniversaire étrange où l’invitée principale ne savait plus ni son âge, ni le jour ni l’heure. Nous sommes rentrés à la maison sur le coup des cinq heures. J’arrivais à rire des plaisanteries de mon oncle Dimitri, ce motard cocasse et fantasque.

Mais, en arrivant à la maison de Lagardelle, j’ai eu l’impression d' entrer dans un palais endormi. Jean-Michel et papa étaient assis au salon, bizarrement silencieux. J’ai compris. Je me suis précipitée dans la chambre de Mamouchka. La première chose que j’ai vue, c’est la bougie allumée devant l’icône de la Sainte Trinité ; puis, maman, au chevet de Mamouchka pâle et immobile. Elle était partie du monde des vivants, mais cette fois vraiment. Elle ne parlerait plus, ni en français ni en russe, ni à contretemps. Elle ne me sourirait plus. Les yeux de maman étaient baignés de larmes ; Dimitri s’est précipité aux côtés de sa sœur, au chevet de sa mère. Moi je suis restée figée au pied du lit, étrangement muette et sans réactions. Nous étions le 20 janvier 2006. Mamouchka venait d’avoir quatre-vingt six ans. Elle n’était plus.

Je suis sortie de la chambre sur la pointe des pieds. J’ai juste entendu maman dire à son frère :

- C’est mieux ainsi. Elle ne s’est pas réveillée. J’étais là dans sa chambre, en train de broder. Elle a juste un peu gémi puis plus rien.

Je ne sais pas pourquoi mais j’ai éprouvé le besoin de téléphoner à Christophe, un copain du russe. Il n’est pas dans ma classe. En russe, on est assis à côté l’un de l’autre. Il apprend le russe par amour de la langue et de la civilisation ; il n’est pas d’origine russe lui mais il est hyper motivé en cours et très doué également.

- Christophe, c’est Anna…

Contrairement à mes craintes, il m’a tout de suite reconnue.

- Oh Anna, qu’est-ce qui se passe ? Tu as une toute petite voix.

- Ma grand-mère Lila est morte tout à l’heure.....…. Je n’étais même pas là...J’étais en promenade à cheval.....

Et là, devant cette voix amie, en dehors du cercle familial, je me suis mise à pleurer.

- Anna, dis moi si je peux faire quelque chose.

- Je ne sais pas.

- Tu veux que je vienne ?

- Oui je veux bien.

C'est comme ça, en perdant ma Mamouchka chérie, que je me suis aperçue que j’étais amoureuse... Christophe est arrivé, il a fait la connaissance de ma famille. J’avais prévenu maman qu’un ami venait me voir. Elle a compris et Christophe a été à la fois très discret et très présent, d’un grand réconfort par sa douceur attentive. Il est venu à moto, une 125 et cela a fait un terrain d’entente avec Dimitri. Papa avait téléphoné aux sœurs de la maison de retraite. Elles ont proposé de s’occuper de la cérémonie religieuse, une cérémonie œcuménique dans leur chapelle. Maman et Dimitri ont accepté, c’était plus simple. Ils ont aussi contacté les pompes funèbres. Le corps de Mamouchka serait rapatrié à Saint Jean de Luz et elle serait enterrée dans le petit cimetière des côteaux. Contrairement à la coutume orthodoxe, la cérémonie aurait lieu cerceuil fermé, dès le lendemain. Sonia et Dimitri sont partis régler les détails de la cérémonie avec sœur Dominique.

J’avais choisi de jouer sur son violon une comptine russe de Lermontov. Il y avait un orgue électrique sur lequel maman a joué « L’enterrement de la poupée » de Tchaïkowski, cet air enfantin que Lila aimait tant. Nous avons écouté des chants orthodoxes et dit des prières en français. Christophe était revenu avec ses parents pour assister à la cérémonie. Jean-Michel paraissait très affecté. Je crois qu’il n’avait pas eu le temps de se rendre compte de la situation et cette issue fatale lui paraissait encore plus brutale qu’à nous.

Quand on a rapporté le cercueil à la maison avant que les pompes funèbres ne le mettent dans le corbillard à destination de Saint Jean de Luz, Christophe m’a pris par la main. Il a essuyé les larmes qui coulaient de mes yeux puis m’a embrassé les paupières. Je suis tombée dans ses bras et je regrettais tant que Mamouchka n’ait pas eu le temps de connaître le premier garçon qui faisait vraiment battre mon cœur. Il m’a dit qu’il m’appellerait quand je serai arrivée à Saint Jean de Luz. Nous partions tous à la suite du corbillard pour la maison de Lila et le surlendemain Mamouchka serait inhumée.

J’ai voulu partir avec Dimitri sur sa moto. Je ne voulais pas parler. Je voulais me saouler d’air et de vitesse. Nous étions liés Dimitri et moi dans cette mort puisque c’est ensemble que nous avions emmenée Mamouchka hors de la maison de retraite et c’est ensemble que nous étions quand elle a quitté ce monde.

Les Lochadine étaient là ; Mathilde, ma grand-mère paternelle conduite par ma tante Marie et son mari Frédéric. Maman avait passé quelques coups de fil avant de partir à la communauté russe de Biarritz et Saint-Jean de Luz, aux voisins de Lila et Jean Patxi, à leurs quelques amis encore de ce monde. C’est ainsi que le lundi 23 janvier 2006, Mamouchka a rejoint son amour, leurs petites croix orthodoxes étaient là côte à côte. Mamouchka était en paix, enfin. J’avais très peu regardé son visage sur son lit de mort, juste assez pour m’apercevoir qu’elle semblait sourire, sereine, apaisée. Elle n’avait plus de raison d’avoir peur. Dans le cercueil, nous avions glissé son chapelet et des photos de nous tous, avec une prière de maman que nous avions tous signée. J’avais jeté sur son cercueil un petit bouquet de violettes de son jardin. Adieu ! Do svidania Mamouchka !


 

 

Les nuits blanches de Saint-Pétersbourg 

Epilogue-

 

Mamouchka, en partant, tu as ressoudé nos liens familiaux. Dimitri a décidé de s’installer dans la maison de Saint-Jean de Luz et de lâcher son pied à terre de San Sebastian. De toute façon, entre son travail de journaliste free lance et ses affaires boursières, il ne lui était pas nécessaire de vivre là-bas plus qu’ailleurs : son ordinateur portable, un port pour son voilier, cela lui suffisait ; il avait besoin de ce retour aux sources de son enfance et personne n’avait envie de devoir vendre la villa de Mamouchka.

Quant à mon rêve de partir en Russie, cela s’est réalisé plus tôt que je l’imaginais, puisque dès la fin de l’année scolaire, nous avons tous décidé de partir à Saint Pétersbourg vivre les nuits blanches ensemble. Nous avons loué un appartement et nous sommes partis de l’aéroport de Toulouse : l'oncle Dimitri, mes parents Sonia et Pierre, ma grand-mère Mathilde Lochadine, ma tante Marie et Frédéric, même mon frère Jean-Michel et son amie Nadia et puis... Christophe et moi !

Un vrai beau et grand voyage, un retour aux sources pour notre famille, une découverte pour les purs Français de la bande : Frédéric, le mari de ma tante Marie et Christophe ... mon amoureux !

C’est toi Mamouchka, ma douce Lila, qui nous a tous rapprochés. J’ai emporté ton violon dans mes bagages. Il chantera à nouveau dans son pays d’origine. Ton pays. Ma vie.

Tu m’as transmis l’amour de la Russie, jamais il ne me quittera.

Ya tibia lioubloui. Je t’aime de toujours à toujours.
 


A Mitrophan Tikhonovitch Bezsonoff

et Tatiana Bouriatchev

Et pour L., bien sûr...

 

 

@nk

 

 

De vous à moi...

Bienvenue sur mes lignes, ces mots sur votre écran. Attrapez-les au vol, comme vous les entendez. Posez-vous sur ces pages aux mille images.

Je suis Natacha Karl, auteure et poète. Vous pouvez aussi me retrouver dans mes livres "Bonjour Mademoiselle" (roman-témoignage), "Les survivantes" (nouvelles) et Musiciennes ! (roman jeunesse).

A votre rencontre...

- Tous les textes sont : Protégé par Cléo

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